Lorsque la ville disparut

Il est sept heures dans le train qui file à travers la campagne muette. Avant, il avait traversé une première cité aux fenêtres régulières et où les pavés lisses ne connaissent que les semelles élimées. Puis les toits avaient fui et la forêt surgi. Les arbres nus s’enchaînaient, innombrables. Floutée par la vitesse, l’écorce était une brume blanche et transparente. Derrière, d’autres troncs calcaires s’étendaient à l’infini.
Ensuite, la forêt s’amincit et laissa les champs jouir de la clarté crépusculaire. Le ciel, qui divisait l’horizon parfaitement rectiligne, passait impunément du sanguin au mauve. Et en son sein instable, des monts nuageux offraient leur charmeur profil à l’astre flamboyant. Parfois, l’ombre d’un clocher se découpait sur l’estampe céleste.
Ses cloches sonnent sûrement, au loin, accueillant le tourment nocturne à venir : le carillon avant la tempête. La girouette au sommet n’est qu’un petit vigile vascillant, scrutant les imprudents qui ignorent le couvre-feu journalier. Les oiseaux de la volière sont allés chercher asile dans les ailes de leurs voisins. Qui aurait pu dire ce qu’était ce tas de plumes ronflant ? Peut-être tout de même que la Vieille y aurait retrouvé ses petits, puisqu’ils étaient l’unique être qu’elle reconnaissait encore.

Un jour, un homme (ou une femme, quelle importance ?) en blouse terne avait cité devant elle un philosophe allemand quelconque. Il semblait peiné, comme lorsque le chat familial avait disparu. Jérôme ! Un chat de gouttière grotesque, recueilli par la Vieille, qui à l’époque devait être jeune. Que de souvenirs, comme cette fois où… mais comment s’appelait-il déjà ? Jérôme ! Quel sacré matou.

Les pensées circulaires de la Vieille se joignent à la mélodie de celles du village et du monde qui défile autour du train indifférent. Son bourdonnement rassurant inonde les voyageurs et calme les fraudeurs. Ce sont eux qui, hâtivement, sautent en marche lorsque les remords ou la peur les submergent. Ils éclatent alors et des gouttes vermillon se plantent dans la brume des arbres.
Heureusement, ils étaient peu nombreux dans ce train surpeuplé, où les contrôleurs désemparés avaient déjà abandonné. Eux aussi étaient montés en suivant leurs ordres, mais la destination n’avait jamais été annoncée.
Peut-être que la ville réapparaîtrait. Peut-être que les curieux, les tranquilles, les orgueilleux, les fuyards, les voyageurs donc, retrouveraient les fenêtres régulières. Si le train passe la campagne et quitte la nuit.

— Meseer