Lorsque la ville disparut

Il est sept heures dans le train qui file à travers la campagne muette. Avant, il avait traversé une première cité aux fenêtres régulières et où les pavés lisses ne connaissent que les semelles élimées. Puis les toits avaient fui et la forêt surgi. Les arbres nus s’enchaînaient, innombrables. Floutée par la vitesse, l’écorce était une brume blanche et transparente. Derrière, d’autres troncs calcaires s’étendaient à l’infini.
Ensuite, la forêt s’amincit et laissa les champs jouir de la clarté crépusculaire. Le ciel, qui divisait l’horizon parfaitement rectiligne, passait impunément du sanguin au mauve. Et en son sein instable, des monts nuageux offraient leur charmeur profil à l’astre flamboyant. Parfois, l’ombre d’un clocher se découpait sur l’estampe céleste.
Ses cloches sonnent sûrement, au loin, accueillant le tourment nocturne à venir : le carillon avant la tempête. La girouette au sommet n’est qu’un petit vigile vascillant, scrutant les imprudents qui ignorent le couvre-feu journalier. Les oiseaux de la volière sont allés chercher asile dans les ailes de leurs voisins. Qui aurait pu dire ce qu’était ce tas de plumes ronflant ? Peut-être tout de même que la Vieille y aurait retrouvé ses petits, puisqu’ils étaient l’unique être qu’elle reconnaissait encore.

Un jour, un homme (ou une femme, quelle importance ?) en blouse terne avait cité devant elle un philosophe allemand quelconque. Il semblait peiné, comme lorsque le chat familial avait disparu. Jérôme ! Un chat de gouttière grotesque, recueilli par la Vieille, qui à l’époque devait être jeune. Que de souvenirs, comme cette fois où… mais comment s’appelait-il déjà ? Jérôme ! Quel sacré matou.

Les pensées circulaires de la Vieille se joignent à la mélodie de celles du village et du monde qui défile autour du train indifférent. Son bourdonnement rassurant inonde les voyageurs et calme les fraudeurs. Ce sont eux qui, hâtivement, sautent en marche lorsque les remords ou la peur les submergent. Ils éclatent alors et des gouttes vermillon se plantent dans la brume des arbres.
Heureusement, ils étaient peu nombreux dans ce train surpeuplé, où les contrôleurs désemparés avaient déjà abandonné. Eux aussi étaient montés en suivant leurs ordres, mais la destination n’avait jamais été annoncée.
Peut-être que la ville réapparaîtrait. Peut-être que les curieux, les tranquilles, les orgueilleux, les fuyards, les voyageurs donc, retrouveraient les fenêtres régulières. Si le train passe la campagne et quitte la nuit.

— Meseer

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La véritable fin de la Société des Auréliens

Londres, 17 juin 1748

Dear Mr. Sarsfield,

Je sais tout. Tout ce que votre esprit malfaisant a imaginé et ce que votre corps servile a exécuté. Croyez moi, cela ne restera pas impuni ; et bientôt, tous les journaux auront mis à nu les faits qui vous accablent concernant la sordide affaire du grand incendie de Cornhill.

Il n’était inconnu de personne que la Société des Auréliens avait pris ses quartiers dans la Swan Tavern, derrière Exchange Alley, où le feu à débuté. Régulièrement, ses membres s’y retrouvaient, entourés par leurs collections et travaux, pour échanger sur le sujet même de leur association : la lépidoptérologie.
J’y pense… vous n’avez probablement aucune idée de ce qu’est cette noble science. Il s’agit de l’étude des papillons, des créatures aussi éphémères que vous.

Des milliers d’entre eux étaient conservés dans cette taverne : illustrés ou naturalisés ; et tout est partie en fumée par votre faute. Mais vous ne pouviez pas le savoir, bien sûr. L’auriez vous pu, aveuglé comme vous l’êtes par votre serment familial ? Une vengeance vieille d’un demi siècle, transmise par vos parents, qui a fait de vous un pauvre fou incendiaire.

Quelles sont mes preuves, me demanderez vous.

Il se trouve qu’après plusieurs mois de recherches, j’eus enfin en ma possession une lettre de votre main, envoyée à votre confidente et amante Mrs. Heathers et qui expose votre plan en détails. En voici un extrait, pour vous prouver mon honnêteté :

(…) et donc, mercredi, lorsque le soleil se couchera, j’embraserai cette chaumière qui héberge tous les soirs Dandridge, l’ordure huguenote, et ses amis. N’essaye pas de m’en empêcher, Suzanne, car vengeance doit être accomplie.
Comme son père avant lui qui mena des huguenots en 1688 à rallier les forces contre sa Majesté Jacques II, Dandridge est un pervers complotiste.

Il n’y a aucun homme au monde plus affable et bienveillant que Joseph Dandridge. Cet homme, passionné par sa collection extraordinaire de lépidoptères, passe sa vie à la compléter tranquillement. Quoi de plus paisible ? Il ne vous a fait aucun mal. Aucun d’entre nous ne l’a fait ; et pourtant, votre lubie psychotique nous a valu de côtoyer la mort de près.

Cette lettre n’est pas une menace, c’est une information. Quoi que soit votre réponse, il n’en changera rien à nos démarches : nous vous dénoncerons pour tentative d’assassinat et destructions de biens inestimables, nous vous exposerons aux journaux et vous monterez à l’échafaud.


Veuillez accepter, Mr. Sarsfield, mes plus sincères condoléances pour votre perte.




Benjamin Wilkes




La Société des Auréliens à Londres était une des premières sociétés de spécialistes en zoologie et plus particulièrement dans le domaine de la lépidoptèrologie. Créée dans les années 1690, elle fût dissoute en 1748 après le incendie de Cornhill.

Les Auréliens étaient en pleine réunion à la Swan Tavern, lorsque le feu débuta sur Exchange Alley et les entoura. Tous réussirent à s’échapper mais l’ensemble de leurs collections, travaux et archives furent détruites. Ils n’eurent pas le courage de s’associer de nouveau.

Le terme « aurélien » est une traduction de l’anglais « aurelian », qui est un mot désuet pour désigner les lépidoptéristes. Ce mot est dérivé de « aurelia » (« chrysalide »), lui-même dérivé du Latin « aurum », « or », en référence à « l’étui doré des papillons ».

Source sur la « Aurelian society » (en anglais)
Source sur l’étymologie de « aurelian » (en anglais)

La Vie et l’Espoir

Ce texte a été écrit sous la forte influence et inspiration (divine) du dernier EP de Way For Nothing. Leur musique post- beaucoup de choses et leur univers apocalyptique m’ont propulsé vers les contrées contées ci-dessous… n’hésitez pas à aller voir ce qu’ils font sur leur Soundcloud et Facebook.


Les premières lueurs de l’aube inondaient la ville. Entre les ruines, les ombres sèches s’étendaient. Les parasites, devenus rois, avaient investi les avenues éventrées. Lire la suite →

Le Doute

On ne peut point comprendre une seule chose du monde si l’on n’a connaissance de ce que j’ai découvert ce sept avril mil huit cent quatre-vingt onze ; et, à la lumière de cette pensée -si j’ose dire-, j’affirme que tous sommes des êtres pauvres et inconscients. L’ensemble de nos « savoirs » n’a jamais qu’été véritable dans nos esprits ; sachez le.

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Nouvelle – « La Lettre jaune » > Vigor

Sigan, le 21 octobre

Chère Elyz,

Je n’arrive pas à m’enlever de la tête l’inéluctable sort qui m’accable. Bientôt, ce ne seront plus tes lettres immaculées que je recevrai, mais plutôt une lettre immonde et jaunâtre. Une lettre qui mettra fin à ma vie parmi les personnes normales. Les autorités semblent curer une nouvelle fois la société des personnes inutiles.

Je m’excuse de la franchise subite de mes phrases, mon amour. Pourtant, c’est avec un cœur chargé en émotion que je t’écris. On m’a récemment informé de l’imminence d’un nouveau procès pour inactivité, et j’ai de fortes raisons de penser que j’y prendrai part. Malheureusement, ce ne sera pas en tant que juré.

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Nouvelle – « La Lettre jaune » > Mathes

Pour Mathes Tommson, c’est la renaissance, annonce la présentatrice, il nous dévoile son nouveau projet artistique, censé écarter la menace pesant sur lui. En effet, malgré qu’il soit le fils du multimilliardaire Sevus Tommson, il n’est pas épargné par la loi Marell, condamnant les personnes inactives et non-productives. À deux semaines de son procès, le fils Tommson paraît très confiant et assure qu’il présentera une œuvre capable de le sauver haut la main de l’Exclusion.

Mathes éteint la télévision. Il s’affaisse dans le luxueux canapé en soupirant et tourne la tête en direction de la fenêtre de l’immense appartement. Lire la suite →

Nouvelle – « La Lettre jaune » > Ilda

La ville est pleine de personnes pressées. Elles s’affairent à une quelconque activité forcée et souvent dépourvue de sens, qui me laisse indifférente. La fumée du travail est un habitacle, dans lequel on apprend à vivre, puis que l’on oublie avec le temps et les enseignements. Ce sont ces enseignements de professeurs qui se veulent guides spirituels de nos vies suractives, qui se croient être la lumière de l’intégration sociale face à la paresse latente des jeunes. « Travailler est la seule chose qui compte », disaient-ils. Lire la suite →

Nouvelle – « La Lettre jaune » > Jules

Première partie du recueil de nouvelles La Lettre jaune, axée sur le personnage de Jules.


Je ne suis jamais allé à l’école. Cela ne m’a jamais intéressé. Les cours, les professeurs, les autres enfants, je ne les aimais pas. On aurait dit que j’étais le vilain petit canard. Tous les autres étaient jaunes, moi j’étais noir. Non, plutôt multicolore. J’aime bien les couleurs, c’est joli et quand on les assemble, ça fait de belles images. Alors, comme j’aimais ça, j’ai demandé à ma mère de m’offrir de la peinture, des toiles et un petit chevalet. Et chaque jour, je peignais des choses. Des choses qui existent et d’autres qui n’existent pas.

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