L’esthétique de la vacuité

Nous, occidentaux du XXIème siècle, apprécions l’architecture minimaliste – épurée. Il ne faut pas aller bien loin pour s’en rendre compte : les espaces lisses et définis de la Défense à Paris, les places larges et immaculées de Rotterdam, avec ses immeubles futuristes qui découpent le ciel ou alors les quais épurés de la nouvelle ville hambourgeoise.

Tous ces exemples d’agencements modernes qui fleurissent depuis les années 20 semblent mener vers des constatations similaires : ce qui est beau est lisse et épuré.
En urbanisme et en architecture, ces tendances se matérialisent par des espaces vastes et propres, où la végétation souvent taillée n’occupe que des places strictement définies. Les bâtiments sont hauts (croissance démographique oblige) et arborent des façades simplistes, lisses, où la régularité n’est brisée (quand elle l’est) que pour en recréer une autre.

jurriaan-snikkers-99062-unsplash
Parvis de la gare Rotterdam Centraal (Jurriaan Snikkers)

Mais ne nous arrêtons pas à ces domaines, car cette particularité est partout identifiable et ce depuis des années : Steve Jobs l’avait compris le premier et a en partie construit le prestige d’Apple grâce à son style épuré et ses interfaces simples.
Remarquons aussi à quel point nos intérieurs sont propres et confortables, sobrement décorés avec des meubles suédois simples et sans fioritures.
Enfin, constatons simplement nos standards occidentaux de beauté féminine 1 : finesse, peau immaculée, glabreté, grâce… ce sont des critères inlassablement liés à la pureté physique et à la propreté. On aime ce qui est simple et pur, car c’est élégant.

Le canon des goûts occidentaux s’oriente donc invariablement vers cet idéal de pureté. C’est cela, l’esthétique de la vacuité. C’est cet attrait pour le vide, le sans défaut, le parfait, le pur, le simplissime, le lisse.


Et finalement, quoi de plus logique que cette tendance à apprécier le vide ? Dans un monde productiviste en constante expansion démographique, chacun recherche de l’espace pour respirer. La maison, par exemple, doit être un lieu de repos et de décompression en réponse au stress quotidien. On évite donc de surcharger sa décoration, tout en incorporant des éléments sophistiqués (pour le paraître) comme des objets inspirés de grands créateurs 2.

Par la simplicité esthétique, on veut se détacher de la complexité de nos vies, retrouver l’insouciance de l’homme primal dans les grands espaces. On veut endiguer la surcharge par la simplification de l’environnement visuel.

Mais cette évolution est-elle réellement issue d’une volonté de simplification ? Serait-ce vraiment une métamorphose des goûts et du style depuis ce dernier siècle ?

Le XXème siècle était celui de l’émergence de la haute technologie. On y a donc vu émerger des styles où les allusions à l’industrie sont nombreuses. Les matériaux employés rappellent la technique et les formes sont simples.
Cette base a servi d’appui au XXIème siècle, qui est celui de la mondialisation, du métissage et du lissage culturel. Les environnements n’accueillent plus exclusivement des populations locales, mais des gens de divers horizons. C’est pourquoi, ils ne peuvent plus être pensés seulement au regard de la culture locale et doivent être adaptés à la majorité pour qu’ils soient compréhensibles. On assiste donc à une sorte d’aseptisation urbaniste en lien fort avec la mondialisation. Le bâtiments se métallisent et les espaces s’élargissent, se lissent. On perd le charme du typique et partout où l’on met les pieds, pour peu que ce soit un lieu « moderne », on retrouve les même constantes de la vacuité.

Cette esthétique moderne est aussi devenu un symbole du progrès. Observez quelques instants l’architecture et l’urbanisme dans les films de science-fiction : la plupart illustrent cette esthétique de la vacuité 3.

ex-machina-design-4.jpg
Intérieur de la maison de Nathan dans le film Ex Machina (A24)

Cet attrait particulier  pour le vide et le propre est une spécificité occidentale, puisque en orient, « l’élégance est sale » 4. On préfère normalement les objets patinés (et crasseux) aux objets polis et brillants ; et pourtant, on retrouve des artefacts modernes occidentaux, importés (parce que plus pratiques, plus efficaces et – inévitablement – plus simples). Au nom de cette simplicité, c’est donc le vide de style, la disparition globale de la différence. Est-ce vraiment souhaitable ?

Bien sûr, les esthétiques traditionnelles ne se perdent pas ; il existe d’ailleurs des mouvements de créateurs qui s’attachent tout particulièrement à respecter les goûts culturels de leurs origines ou à aller à contre-pied de ce modernisme institutionnalisé.
Suivons cet exemple et prenons garde, nous tous, à continuer d’apprécier ce qui est ancien et chargé. La tapisserie de notre grand-mère, les façades en pierre alourdies d’ornementations, les ruelles étroites au lierre suspendu : c’est ceci qu’il faut préserver et protéger comme un patrimoine qui est le nôtre.

– Meseer


Notes :

  1. J’utilise ici le mot « standard » au sens « de conception populaire ». En d’autres termes, en aucun cas ce standard est une chose à viser. Il représente davantage un fantasme sociétal vers lequel convergent à la fois les représentations de la femme dans les médias, les œuvres et même dans l’imaginaire collectif en occident. Il appartient à chacun de se dissocier de ces standards.
  2. Le design de la freebox par Starck est un bon exemple de la démocratisation absolue du design dans nos foyers. Il n’est maintenant pas rare de trouver du mobilier design qui était autrefois réservé aux plus riches.
  3. Quelques films donc l’esthétique pourrait parfois illustrer ce phénomène : Ex Machina de Alex Garland (2015, A24), Guardians of the Galaxy de James Gunn (2014, Marvel), Her de Spike Jonze (2013, Warner Bros), Gattaca de Anrew Niccol (1997, Columbia)…
  4. Constat tiré dans l’essai Éloge de l’ombre (1933, 1977 Publications orientalistes de France) par Jun’ichirō Tanizaki. L’auteur expose le lien entre l’esthétique japonaise et la subtilité du clair-obscur, qui fait totalement défaut en occident. Il précise que « l’élégance est sale » en faisant référence à la phrase de Saitô Ryokuu « l’élégance est froide » qu’il analyse auparavant. Cette remarque est liée au fait que les orientaux ont tendances à apprécier lorsque les objets ne sont pas brillants et propres mais plutôt patinés par la graisse des mains.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s