Renouer

Il faut que cela s’arrête. Les sonneries, les messages, les lacis de faux-semblant et les tapages publicitaires ; tout doit s’interrompre maintenant.

Elle lâche son livre, son premier rempart, pour le glisser dans son sac ouvert. Elle n’a besoin de rien d’autre ; elle ne sait pas où elle va. Elle s’attend seulement à tout ce qui lui manque, c’est à dire la liberté et le souffle. L’impulsion et l’envol.

Une à une, elle brise ses chaînes, en commençant par les réseaux. Ces sales bêtes l’ont pourrie pendant trop longtemps. Ils étaient incontournables, inévitables ; jusqu’à devenir un réflexe. Chaque notification paraissait salutaire, mais ne faisait que renforcer l’inertie. Chaque interaction se voulait être une prière, vouée à celui qui l’épiait sans répit.
Alors, elle efface tout. Les comptes, les messages, les mentions, tout y passe. Il ne reste plus aucun lien.

Elle éteint maintenant son portable. Définitivement, espère-t-elle. Elle parlera aux gens dorénavant, pas aux machines. Elle se déplacera ; et s’ils sont loin, elle enverra des lettres, car ce sont aussi des minis remparts, comme les livres. Elles permettent même à l’homme surmené de lire quelques phrases authentiques, de sentir le papier et de s’imaginer libre un instant.

Son sac pèse cent livres, il est plein de Verne, Orwell, Maupassant et Dick. Pourtant, il ne semble nullement la gêner et elle dévale la rue sous le crépuscule naissant. L’air est chaud, le sol est humide, le ciel est rose. Sous ses pas, les pavés s’écartent et la laissent flotter. La ville se plie sous ses yeux et se change en une muraille géante qui voile l’horizon.

Elle se lance à l’assaut.

Elle court sur les murs. Elle file entre les voitures et glisse sur la rivière, tombe des toitures et se rattrape au lierre.
Soudain, elle atterrit au sommet, sur le toit qu’il lui fallait. Elle surplombe le spectre citadin, et aperçoit chaque détail sous la lueur lunaire. Enfin, elle respire ; enfin, elle pense. Elle imagine, elle réfléchit. Elle apprécie sa solitude, perdue sur sa niche, délivrée de toute invitation.

Elle se met à rêver.

Si seulement ce toit était le monde.

— Meseer

3 commentaires sur « Renouer »

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