Le Doute

On ne peut point comprendre une seule chose du monde si l’on n’a connaissance de ce que j’ai découvert ce sept avril mil huit cent quatre-vingt onze ; et, à la lumière de cette pensée -si j’ose dire-, j’affirme que tous sommes des êtres pauvres et inconscients. L’ensemble de nos « savoirs » n’a jamais qu’été véritable dans nos esprits ; sachez le.

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J’étais, comme tous les premiers samedi du mois, occupé à ordonner la bibliothèque de ma demeure, à Évreux. Je venais d’achever la classification des ouvrages anthropologiques et soupirais déjà à l’idée d’entreprendre celle des nombreuses œuvres restantes. Cependant, l’heure du déjeuner sonna et je délaissai mes piles de livre, non sans contentement.

Habituellement, je mangeais dans mon bureau. Sa chaleur et son confort m’offraient toujours toutes mes aises, et cela même en hiver. Pourtant, aujourd’hui, je décidai de m’attabler sur la terrasse. Les beaux jours s’installaient et le ciel était dépourvu de nuages. C’était un instant où l’on a communément l’âme joyeuse, où les préoccupations se dissipent et les malheurs s’oublient. Mon esprit restait pourtant préoccupé ; et ma conscience n’était pas tranquille. Il y subsistait cette inquiétude fondamentale que ressentent les hommes d’esprit. Je tâchai de passer outre et finis mon repas avec un air songeur. Je contemplai la campagne muette et imaginai ses secrets voilés. J’entendis ses contes volés et ses chants sonnés. Je pensai à ses vies protégées, acceptées, hébergées. Du corbeau à la fourmi, tous cohabitaient dans un équilibre inné. D’ailleurs, le volatile ressent-il la douleur telle que nous la vivons ? Réfléchit-il ? Est-il seulement doté d’une conscience ?

Toutes ces questions en amenèrent quantité d’autres. Elles méritaient chacune une dissertation. Je notai l’incroyable capacité que notre cerveau a de formuler des interrogations aussi complexes. Toutefois, il n’est pas capable d’y répondre. Les plus fondamentales restent généralement en suspens ; même s’il en afflue sans arrêt. Ainsi, je me surpris à formuler une question terrible, un doute terrifiant, terrassant : sommes nous conscients ?

Trois mots suffisent à rendre un homme fou ; car ceux-ci entraînent une multitude de semblables qui libèrent un fantôme dans l’esprit. Mais je n’étais pas un homme sensible et ces pensées déroutantes furent bientôt archivées.

Je remontai dans ma bibliothèque et repris mon travail fastidieux. C’était particulièrement éprouvant, mais à chaque livre rangé, les souvenirs reparaissaient. Parfois était-ce un lieu, une musique ou parfois un sentiment. Je voyais ainsi défiler les grands personnages de la littérature. Ma pensée dériva naturellement au contact de la mémoire ; et les doutes m’assaillirent. De nouveau, des pensées cornues s’immiscèrent dans ma conscience. De nouveau, je m’accablais par le constat insane que font les hommes troublés. Cette révélation malsaine et insoutenable m’apparaissait désormais comme une vérité. Je fermai les yeux et tentai de me raisonner ; mais sur mes paupières étaient imprimées des images insensées. Je voyais des champs de tulipes jaunes qui s’étendaient jusqu’à l’horizon ; leur couleur agressait mes pupilles qui durent se réfugier dans le vert des herbes, tout autant insupportable. Mes yeux se découvrir instantanément et je fis face à une nuée de corbeaux immobiles, posés sur les étagères et dont le regard me transperçait. Pétrifié de stupeur, je restai muet ; et tombai inconscient.

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À mon réveil, les doutes étaient devenus certitudes. Tout cela avait été réel et mon intelligence, restée rationnelle, déduit instinctivement ces lois inconcevables :

  • Rien de ce que l’on sent n’est assuré ou vérifiable.
  • Toute preuve n’est peut-être -et sûrement- qu’une illusion.
  • Nous sommes certainement tous fous.

–Meseer


Notes sur « Le Doute » :
Ce récit classique a été conçu dans le pur héritage d’auteurs de littérature fantastique qui me sont chers, tels qu’Edgar Allan Poe, Guy de Maupassant ou encore Howard Phillips Lovecraft. On y retrouve, au travers de nombreuses références, la trace de certaines œuvres traitant du thème de la folie -je vous laisse les chercher-. C’est une sorte d’hommage pour ce genre à part entière qui me fascine et m’intrigue.

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