Nouvelle – « La Lettre jaune » > Vigor

Sigan, le 21 octobre

Chère Elyz,

Je n’arrive pas à m’enlever de la tête l’inéluctable sort qui m’accable. Bientôt, ce ne seront plus tes lettres immaculées que je recevrai, mais plutôt une lettre immonde et jaunâtre. Une lettre qui mettra fin à ma vie parmi les personnes normales. Les autorités semblent curer une nouvelle fois la société des personnes inutiles.

Je m’excuse de la franchise subite de mes phrases, mon amour. Pourtant, c’est avec un cœur chargé en émotion que je t’écris. On m’a récemment informé de l’imminence d’un nouveau procès pour inactivité, et j’ai de fortes raisons de penser que j’y prendrai part. Malheureusement, ce ne sera pas en tant que juré.

Voilà dix ans que j’essaye de publier mon recueil, mais personne n’en est intéressé. On me rétorque que la Poésie est démodée, qu’aucun au monde ne lit plus mon Art. Mais je n’y crois pas, ma chère Elyz. Depuis dix ans, jamais je n’ai abandonné et jamais je n’ai cessé de rimer. Et sache le, même s’ils me condamnent, jamais je ne m’arrêterai. Ils veulent à tout prix que l’on produise, que l’on travaille dur, mais ils ne voient pas le travail dans mes poèmes. Je ne sais pas quoi faire pour qu’ils comprennent.

Mon amour, toi qui me comprends,
Toi qui m’attends et qui m’entends,
Viens moi en aide,
Épaule moi.
Je ne peux plus continuer seul.
Sans toi, les pieds dans les glaïeuls,
Les lèvres tièdes,
Je perds la foi.

Amoureusement,

V.

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Sigan, le 29 octobre

Chère Elyz,

Tes pensées à mon égard réchauffent mon cœur en peine, mais même en y mettant tout mon être et mon énergie, je n’ai toujours pas réussi à trouver un éditeur pour mon recueil. Je sens que mes heures libres sont comptées, aussi je voulais une nouvelle fois te témoigner tout l’amour que j’éprouve pour toi.

Te rappelles tu, de retour à notre jeunesse, lorsque nous allions gaiement dans les champs ? C’est ce que l’on s’imaginait bien sûr, mais cela réussissait à nous rendre heureux au milieu de la fumée et la grisaille. La vie était simple, lorsque l’on travaillait ensemble. Tout est devenu si compliqué avec l’Exclusion de ton frère, mais jamais mon amour n’en a été ébranlé. Le jour où tu m’as dit que tu partais, il y a de cela tant d’années, je t’ai promis que l’on se retrouverait. Je n’ai pas encore tenu ma promesse, mais j’en caresse secrètement l’idée chaque jour de ma vie.

Sais tu ce qu’il m’est arrivé, pas plus tard qu’hier ? J’ai rencontré l’homme le plus arrogant que je connaisse. Il se nomme Mathes Tommson et est le fils du milliardaire Sevus Tommson. Son ego rivalise aisément avec celui de César en son temps. Il fait la roue au milieu de ces dames, joue à l’homme raffiné et prétend même être investi dans un grand projet artistique qui doit, selon ses dires, révéler son talent grandiose aux yeux de tous. Je n’y crois pas, je ne suis pas comme ces incultes écervelés consommant l’Art tel un plat industriel.

Toute cette histoire m’inquiète tout de même quant à la possible concurrence qu’il pourrait représenter, bien que son don artistique me laisse sceptique. Je redoute l’influence de sa célébrité sur l’intérêt des producteurs pour les autres artistes.

Quoi qu’il en soit, mon amour, je ne veux en aucun cas que mes humeurs affectent les tiennes. Je ne voudrais t’ennuyer avec mes digressions peu amicales, alors fais moi savoir si tu préfères que je retiennent mes fulminations.

En aucun cas, la haine ne guide mes pas,
Je m’inquiète, voir mon Art sombrer dans l’oubli
Fait passer ma volonté de vie à trépas.
Pourtant l’optimisme ne me quitte jamais,
L’espoir règne depuis dix années de ma vie.
Chaque instant, j’essaye d’atteindre le sommet.

Amoureusement,

V.

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Sigan, le 2 novembre

Chère Elyz,

Aujourd’hui, elle était là. Elle me narguait, dans ma boite, éclatante d’arrogance sur le gris métallisé. Je suis resté planté là pendant une éternité, je ne me souviens même pas avoir pensé à quoi que ce soit. J’étais soufflé par l’effrayante perspective, finalement devenue l’inévitable réalité. Je l’ai reçue, mon amour.

La Lettre jaune.

Mon procès pour inactivité se tiendra le 17 novembre. J’espère pouvoir d’ici-là prouver au monde que ma poésie vaut le coup. J’ai d’ailleurs enfin trouvé une piste pour mon recueil. Une sorte d’éditeur expérimental, il veut essayer de nouveaux concepts, dit-il. J’avoue ne pas comprendre son engouement soudain, mais tant que mes textes sont publiés et lus, j’accepte.

En un éclair plat et obscènement léger,
Toute liberté soudain se trouve écartée.
Aucun vers ne se présente volontiers à moi,
Je fouille et sonde, mais ne suis plus mon propre roi.

Amoureusement,

V.

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Sigan, le 6 novembre

Chère Elyz,

Aujourd’hui, tout va bien. Le soleil de mon cœur brille et les oiseaux de mon âme chantent. Mon nouvel ami est enthousiasmé par mon projet de recueil et s’y investit de bon cœur. C’est la première fois qu’une personne est autant intéressée par mon travail et je me sens revivre. L’inspiration renaît en tout lieu, les mots se libèrent et les sons abandonnent leurs chaînes de frustration.

Je n’ai pas été aussi heureux depuis bien longtemps, mon amour. Chaque seconde crée en moi une soif de vivre et une motivation qui m’était devenue totalement inconnue. Cela me rappelle nos premiers moments ensemble, lorsque nous étions jeunes. On savait profiter de chaque instant passé en tête à tête.

Maintenant, je n’ai qu’à travailler d’arrache-pied pour produire le plus bel ouvrage possible. Je sens déjà l’odeur des pages et de la colle du livre. La texture du papier me caresse déjà les doigts et mes propres mots m’envoûtent.

La joie coule en moi
Et je me sens envahi
D’un nouvel émoi.

Amoureusement,

V.

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Sigan, le 11 novembre

Chère Elyz,

Ma liberté se compte désormais en jours. Mon éditeur à coupé tout contact depuis qu’il a appris que j’étais menacé d’Exclusion. Le déshonneur que pourrait apporter mon manque de productivité suffit à effrayer n’importe qui. Mes « amis » avaient certes déjà disparu depuis quelques années, mais maintenant ce sont mes connaissances qui m’évitent soigneusement. Lorsque je marche dans la rue, j’ai le sentiment que la foule s’écarte naturellement et indifféremment. Je suis devenu un fantôme rejeté.

Mon humeur est aussi noir qu’un nuage d’encre, je plonge dans un tourbillon d’idées sombres et tordues qui rendent ma Poésie indigeste et répugnante. Mon propre dégoût m’empêche de rebondir, de m’envoler et de retomber sur mes pieds, tel un gymnaste accompli. Ma personne dégage une impression de masse informe, plutôt que de grâce. À vrai dire, je n’ai plus envie de rien.

Désespérément,

V.

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Sigan, le 16 novembre

Chère Elyz,

C’est peut-être la dernière lettre que je t’écris. Sûrement. Dès demain, je serais condamné à être exclu de cette société. Je pense que c’est mieux ainsi, d’ailleurs. Je suis seul depuis dix ans et ton absence me pèse malgré nos échanges épistolaires. Ce monde est fait de choses que je ne comprends pas, de choses inadaptées, de choses insensées et dont personne ne semble se soucier. Qui rêve d’une vie comme celle que l’on nous impose ? Qui rêve d’une vie de bourreau ? Je ne veux plus être accablé par le poids du regard des autres acharnés.

L’audience durera quelques minutes, j’en suis certain. Mon cas est simple et les jurés l’expédieront rapidement. Ils annonceront la liste des accusés, leur âge puis leur chefs d’accusation. Je ne broncherai pas, car j’accepte enfin ma condition. J’accepte représenter une époque et un Art disparus. Les gens ne s’intéressent plus à ce genre de choses, ils ne voient pas le romantisme sous leur yeux. Ils ne voient pas la poésie qui les entoure.

Adieu, adieu.
Un jour peut-être,
Revivrons nous
Ensemble une
Véritable ode
Où l’amour seul
Irradie l’air,
Rayant la haine.

Tristement,

V.

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Sigan, le 17 novembre

Chère Elyz,

Je ne peux écrire que quelques mots, alors je serais bref. J’ai été condamné à l’Exclusion. Je suis devenu un paria, mais personne ne me manquera. Peut-être aurai-je encore quelques opportunités de te transmettre mes lettres, mais je n’y crois guère.

Adieu, mon amour.

V.

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SERVICE DE POSTE DE SIGAN:

COURRIER NON DISTRIBUÉ N°532, DESTINATAIRE INEXISTANT

VEUILLEZ ARRÊTER DE VOUS OBSTINER, MR MASHKUL

— Meseer

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