Nouvelle – « La Lettre jaune » > Ilda

La ville est pleine de personnes pressées. Elles s’affairent à une quelconque activité forcée et souvent dépourvue de sens, qui me laisse indifférente. La fumée du travail est un habitacle, dans lequel on apprend à vivre, puis que l’on oublie avec le temps et les enseignements. Ce sont ces enseignements de professeurs qui se veulent guides spirituels de nos vies suractives, qui se croient être la lumière de l’intégration sociale face à la paresse latente des jeunes. « Travailler est la seule chose qui compte », disaient-ils. D’une certaine manière, ils avaient raison, car le choix n’est pas large par chez nous. Tu as deux possibilités, soit tu deviens un bourreau, soit tu deviens un paria. Bien sûr la seconde option est très peu enviable, et la première est à prendre dans tous les sens du terme. Bourreau de travail et bourreau tout court, car quand la Justice s’en mêle, c’est à toi de condamner tes voisins fainéants.

Tout le monde redoute une chose dans ce pays, la Lettre jaune. La honte. Le déshonneur. La convocation à ton propre procès pour paresse. Si tu ne produis pas, si tu es inutile, tu es jugé et condamné à n’être rien. C’est le meilleur moyen qu’ils ont trouvé afin d’exercer la pression nécessaire pour faire avaler un mode de vie aussi toxique à toute une population. Le pire, c’est que cela fonctionne… et que cela me pend au nez.

Je sens toute ma famille craindre le pire, je les entends prier pour que j’entreprenne quelque chose. Mais je ne sais rien faire, et je n’ai que très peu de temps, un mois tout au plus. J’ai déjà essayé de travailler dans des usines, dans des restaurants, dans des hôpitaux et même dans des écoles, mais je suis mauvaise. Alors, je reste ici et j’essaye d’écrire des choses. Je griffonne des tonnes de synopsis sur mon carnet à spirale, à ne plus savoir quoi en faire. Je ne suis jamais satisfaite, jamais engagée dans ma propre histoire. Je préfère toujours attendre autant de temps que nécessaire, pour produire quelque chose dont je suis fière.

• • •

Enfin je l’ai ! L’histoire que je veux raconter ! C’est une sorte de tableau polyphonique, hymne à la liberté de choisir sa vie, texte à la résonance à la fois universelle et culturelle. C’est génial, mais compliqué à mettre en œuvre… mais génial surtout. Je vais créer un univers entier qui sera une allégorie du notre, afin que les gens puissent à la fois s’identifier et se distancer par rapport au protagoniste qui vivra des conflits avec le monde du travail. Il ne sera pas adapté, mal à l’aise et essaiera de créer sa propre entreprise contre vents et marées, et surtout contre ses concurrents malveillants. Il aura une pression morale importante, puisqu’une promesse à tenir à sa femme malade dont il doit s’occuper. Je vais représenter les conflits intérieurs que l’on traverse lorsqu’on ne sait pas quoi faire de sa vie. Je vais décrire les hauts et les bas, surtout les bas, d’une existence de frustration et d’ignorance. Je vais témoigner de la barrière de l’inexpérience, du manque de méthode et de concentration. Je vais créer un chef d’œuvre, quoi que l’on m’ordonne.

J’entends hors de ma chambre ma mère discuter avec une amie, sûrement. Les voix sont basses mais je sais de quoi elles discutent. Elles parlent de déception, d’échec et de déshonneur. Elles parlent de cruauté, de catastrophe et de condamnation. Je vais leur montrer. Je vais leur montrer ce que c’est que la réussite. Pas celle qui est fragile, un peu timide et finalement peu valable. J’obtiendrais la réussite absolue, universellement reconnue.

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Trente-sept mauvaises pages, est-ce que cela en vaut au moins une bonne ? Je suis déjà bloquée, au bout de seulement quelques jours. Je ne peux pas me le permettre, il me reste deux semaines avant qu’ils me rattrapent, au meilleur des cas. Tout se mélange dans ma tête. L’histoire qui me paraissait claire comme de l’eau de roche et devenue boueuse, un mélange verdâtre de terre, de fiente et de sueur. J’écris des mots qui ne veulent rien dire, je les juxtapose, les assemble et les manipule sans but ni raison. J’ai l’impression de laisser mes doigts courir sans laisse sur ma machine. Je regarde par la fenêtre toutes les dix secondes, je vérifie si l’inspiration divine ne se manifeste pas, ne sait on jamais. Je cherche désespérément l’idée que je n’ai pas eu, au même endroit, depuis mille ans. Toujours la même chaise ennuyante, le même lit insipide et la même lampe qui n’a aucun sens.

J’ai besoin de sortir.

Je prend rapidement ma veste et franchis ma porte d’un pas décidé. Je traverse le couloir et atterris dans la cuisine où ma mère discute avec un inconnu. Elle doit lui donner des conseils pour réussir sa vie, encore. Je crois que c’est à cela que ressemble son métier. J’entreprends de passer furtivement derrière elle, mais elle m’interpelle.

« Ilda, avant que tu partes, je voudrais te présenter Jules. Comme toi, il n’est pas très actif dans la vie. », dit-elle. Le jeune homme rougit, il a l’air timide.

« Bonjour… fit-il discrètement.

– Salut.

– Je le conseille pour qu’il se reprenne en main. Lui aussi est menacé par la Lettre. Il essaye d’entreprendre quelque chose d’artistique, un petit peu comme toi je crois.

– Mère…

– Tu devrais rester quelques temps avec nous.

– J’ai beaucoup de choses à faire. », répondis-je sèchement avant d’ouvrir la porte de l’appartement.

« C’est pour toi que je te dis cela, je m’inquiète vraiment pour… ». La porte est refermée. Qu’est ce qu’elle croit ? Que je vais me laisser faire enrôler par le système ?

Je marche sans but à travers la ville. Je sais que je devrais être à l’affût de la moindre inspiration, mais mes pieds sont mon seul centre d’intérêt. Parfois, je lève la tête pour regarder sans conviction les écrans où passent tour à tour publicités mensongères et informations sans saveur. Je n’arrive même pas à trouver un synonyme au mot « blasé ». Et puis, qu’est ce qu’il croit ce petit jeune, Jules ? Que l’on peut simplement se sauver de la condamnation en créant quelque chose, comme cela, sans passion ? En même temps, qui ne tente rien n’a rien. Mais la rivalité est grande, car je suppose qu’il n’est pas le seul à avoir eu cette idée. Je vais leur montrer, ce que c’est de créer corps et âme.

Je me redirige vers chez moi. La seule chose que m’aura apporté cette ballade sont des nouvelles people absolument capitales. L’actrice Sone à eu un enfant, le politicien véreux Kolandi est encore plus véreux que ce que l’on pensait, le fils du milliardaire Tommson présentera sa première création artistique dans quelques jours… Futilité, quand tu nous tiens. Je n’arrive pas à croire que l’on ne juge pas ces personnes qui ne font rien non plus.

Pour ma part, il faut vraiment que je finisse mon livre pendant qu’il est encore temps. Bientôt, j’ouvrirai ma boite aux lettres pour y trouver mon acte de fin de vie. Je soupire. Cette sensation est si désagréable. Ce sentiment de ne rien maîtriser, de se battre contre une force intangible. Je comprends la crainte des gens et je regrette presque de n’avoir écouté personne, de m’être rebellée.

Arrivée devant ma porte, je l’ouvre et entre dans la cuisine. Je me sers un verre d’eau, le regard perdu dans le vide. À travers la porte, dans la pièce voisine plongée dans la pénombre, je distingue un objet sur la table.

Une Lettre jaune.

• • •

« En ce dix-sept novembre de l’année en cours, la Cour Supérieure juge l’inactivité des individus suivants : Vigor Mashkul, cinquante-six ans, inactif depuis dix ans, un mois et neuf jours. Ilda Karov, vingt-huit ans, inactive depuis neuf ans, dix mois et treize jours. Mathes Tommson, vingt-cinq ans, inactif depuis sept ans, huit mois et seize jours. Jules Tyrho, dix-neuf ans, inactif depuis douze ans et vingt-quatre jours. »

Seulement quatre personnes sont jugées aujourd’hui. Parmi elles, je reconnais la personnalité que j’avais vu sur les écrans, quelques jours auparavant. Mathes Tommson, fils du milliardaire, est assis sur le banc des accusés et ne paraît pas le moins du monde soucieux. Il affiche un sourire arrogant et ignore les flashs des photographes. Jules, de son côté, est recroquevillé sur lui-même et ne bouge pas. Le troisième, un certain Mashkul, a le visage impassible. Enfin, moi, je suis à la fois impressionnée par la situation et figée par la peur. Immobile.

Dans sa grande robe noire, le Juge se lève et ouvre la séance. Vigor Mashkul est condamné très rapidement à l’Exclusion. Trente minutes auront suffit à le rayer de la société. Je suis sous le choc face à l’intransigeance de la cour et surtout des jurés. Ce sont pourtant nos concitoyens, nos voisins et parfois même nos amis qui le compose.

Maintenant, on m’appelle. Je me lève. Tout le monde m’observe. Tout le monde chuchote. Ma mère sanglote silencieusement. On me reproche mon « inactivité injustifiée ». Mon avocat souligne mes multiples essais de travailler normalement. La cour souligne la date de mon dernier emploi, il y a dix ans. Ses membres hochent gravement la tête. Le Juge me demande finalement si j’ai quelque chose à ajouter pour ma défense. J’hésite à dire oui. Puis je le dis. Tout le monde chuchote. Et je sors mon manuscrit.

Je ne sais pas pourquoi, mais je pensais qu’en présentant ce livre, pour lequel j’avais sué sang et eau et duquel j’étais si fière, je m’attendais à une réaction positive. Pourtant, en le brandissant, je ne me suis heurté qu’à l’indifférence. Pas de soupir de soulagement, pas de cris de joie. Juste rien.

On apporte mon manuscrit au Juge, qui a un demi sourcil haussé. Il le feuillette avec attention. « Et pensez-vous que le public le lira, ce livre ? ». Je n’étais pas prête à cette question. Je réponds maladroitement que « je pense que oui ». Il me demande pourquoi mais je n’arrive pas à lui répondre, car je n’ai pas de réponse. Il hoche la tête doucement, d’un air à la fois compréhensif et totalement désintéressé.

• • •

Voilà, tout est fini. Que dire de plus ? Merci beaucoup, Mère, pour tous ces repas ? Pardon, Grand-mère, de te faire subir cela ? Je suis exclue de la société. Mais qu’importe ? Qu’est-ce qu’une société où on ne fait que trimer comme des acharnés ? Ce n’est pas de cela que je veux, Je veux une société dans laquelle on puisse prendre le temps de faire les choses, de savoir ce que l’on veut. Je veux une société où chacun peut aller à son rythme, et faire ce qu’il veut. Alors oui, je suis exclue, mais ne faut-il pas être seul pour mieux se comprendre soi-même ? Et puis, au moins, j’aurais le temps d’écrire.

— Meseer

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