Nouvelle – « La Lettre jaune » > Jules

Première partie du recueil de nouvelles La Lettre jaune, axée sur le personnage de Jules.


Je ne suis jamais allé à l’école. Cela ne m’a jamais intéressé. Les cours, les professeurs, les autres enfants, je ne les aimais pas. On aurait dit que j’étais le vilain petit canard. Tous les autres étaient jaunes, moi j’étais noir. Non, plutôt multicolore. J’aime bien les couleurs, c’est joli et quand on les assemble, ça fait de belles images. Alors, comme j’aimais ça, j’ai demandé à ma mère de m’offrir de la peinture, des toiles et un petit chevalet. Et chaque jour, je peignais des choses. Des choses qui existent et d’autres qui n’existent pas.

Au début, c’était difficile, parce que j’étais le seul à décrypter les formes que j’avais collé sur ma toile. Ma mère ne comprenait pas pourquoi cette tâche allongée était un arbre, pourquoi ce gribouillis violet était un ballon. Mais l’important, c’était que moi, je les voyais.

Quoi qu’il arrivait, je continuais toujours à peindre. Même si nos voisins disaient que cela ne servait à rien, que je ne produirai jamais quelque chose avec, et qu’il allait pourtant bien falloir le faire. Ils étaient quand même vachement pessimistes, maintenant que j’y pense. Et je ne les aimais pas. Dans mes peintures, ils étaient toujours des monstres ou des flaques de boue. C’était inconscient. Toutes les émotions que je ressentais se traduisaient tôt ou tard sur une toile. C’était d’ailleurs un très bon défouloir et je n’ai jamais eu besoin d’un psychologue.

Mais un jour, ma mère m’a dit qu’il fallait que je trouve quelque chose à faire, sinon j’allai être en danger. D’abord je n’ai pas compris, parce que je faisais déjà quelque chose. La peinture, c’était tout. Puis elle m’a expliqué que les gens qui décident, les autorités, traquaient ceux qui ne faisaient rien, parce qu’ils étaient inutiles. Ils pensaient que si ces personnes ne faisaient pas d’efforts pour faire avancer le monde, le monde n’avait pas besoin de faire d’effort pour les faire avancer. À ce moment là, ça m’a paru à la fois très logique et très con. Et ma mère m’a dit qu’il fallait que j’arrête la peinture, pour faire quelque chose de plus concret. Et ça ma paru totalement con.

Alors je me suis un peu rebellé, même si elle avait tout fait pour moi jusque là. D’ailleurs elle le faisait encore, mais je ne m’en rendais pas compte dans le feu de l’action. J’étais comme enflammé et chaque chose que je touchais attisait le brasier. J’ai donc pris mes extincteurs, ma peinture, mes pinceaux et mes toiles, et je suis parti sous les supplications de ma mère.

• • •

Maintenant que j’ai grandi, je vois une psychologue. Ou plutôt ce qu’ils appellent une « aide à la production ». C’est la dame qui t’aide à bien travailler et à bien produire en te donnant des conseils pour la vie. C’est un peu comme le petit ange sur ton épaule, mais en beaucoup plus hypocrite et illusionné.

La mienne s’appelle Ingrit. Ingrit Karov. Elle a une fille qui s’appelle Ilda et qui est un petit peu dans la même situation que moi. Elle a fait quelques petits boulots il y a quelques années, mais rien de bien marquant. Sa mère me dit souvent qu’elle s’inquiète pour elle, qu’elle va recevoir une convocation à son propre procès pour inactivité. Moi je la rassure, parce que je suis gentil, et que comme ça j’ai l’impression d’être un peu utile. Et que j’ai l’impression d’avoir encore une maman.

Une fois, je lui ai offert un tableau. Elle l’avait pris en souriant, un peu gênée, parce qu’elle ne savait pas trop s’il fallait l’accepter ou pas. C’est vrai, c’était un peu la peinture qui m’empêchait de m’intégrer, mais, en même temps, j’avais beaucoup progressé depuis mon enfance. Après avoir réfléchi une petite éternité, elle l’avait pris et accroché sur un des multiples clous qui dépassaient du mur comme des épines. Toute sa maison était faite en épines, d’ailleurs. Les murs, le toit, le sol, les meubles. On ne pouvait pas marcher pieds nus ni s’appuyer à quoi que ce soit, c’était interdit. Quand on s’asseyait, il fallait rester bien droit, comme si on nous piquait les fesses. Quand on regardait vers le haut, de la sciure qui tombait du toit nous aveuglait. Tout piquait. Tout sauf Ingrit. Elle m’offrait toujours une pâtisserie quand on se voyait, elle était toute douce, comme un gros poussin.

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En général, je peins toute la journée, puis je vais voir Ingrit, et rien ne me perturbe. Les formes s’enchaînent fluidement, les couleurs tâchent glorieusement, les pinceaux grattent sensuellement. Je ne dirais pas que c’est une transe artistique, mais presque. Enfin, je ne suis pas vaudou quand même. Quoique, il y a tout de même quelque chose de mystique qui se dégage de mon instrument, quelque chose de fort et de sensitif. Le bruit organique de la toile sous les poils éveillent systématiquement une sensation de bien-être. L’odeur agressive de l’acrylique me caresse les narines, la rugosité de la gouache sèche excite mes doigts lorsque je les en approche.

Mais, un bruit métallique me réveille. Cela vient de la boîte aux lettres, chose qui m’est absolument étrangère. Je m’en approche mais je ne sais même pas comment l’ouvrir. Je force sur le couvercle et bien sûr il ne cède pas. Je prends donc un de mes pinceaux, un vieux sans poil, en métal et qui ne me sert plus. Je le glisse dans la fente du couvercle et entreprends de l’utiliser comme levier. Le bruit est atroce, comme si on criait très fort dans mon oreille. Et très aigu, strident. Le pire, c’est que ça ne fonctionne pas. Je m’assois et m’adosse contre la porte. De toute façon, ce n’est sûrement pas important, mais tout de même, je suis curieux.

À ce moment là, je me rappelle d’une information capitale. J’ai une clé. Normalement, elle doit se situer dans des tiroirs du salon. Je fouille un petit peu parmi les papiers administratifs, les rappels à l’ordre, les factures… et je trouve au fond une minuscule clé qui à l’air toute fragile. On dirait celle d’un carnet, le genre que l’on perd au bout de cinq minutes. Pas étonnant que je ne m’en souvenais pas, les myopes doivent s’arracher les yeux en ne voyant pas ça.

J’ouvre donc enfin la boîte aux lettres ! Il faudrait que j’installe une lumière à l’intérieur, comme ça, dès qu’on l’ouvrira, ça fera comme dans les films avec les coffres au trésor. Il y a toujours un plan où le visage du héros est illuminé par le rayonnement de l’or. Là, mon visage n’était pas illuminé par le reflet de l’or, mais plutôt par celui d’une lettre.

Une Lettre jaune.

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Je suis retourné chez Ingrit après avoir reçu ma convocation. Sa fille aussi en a reçu une, mais elle ne le sait pas encore. Elle est passée rapidement dans la cuisine pendant que je discutais avec sa mère, mais elle n’est pas restée malgré les efforts maternels. Peut-être aurais-je dû dire plus qu’un simple « Bonjour ». Mais je ne suis pas fait pour être amical. Quand j’étais petit, les voisins m’appelaient « Bouche-cousue » parce que je ne parlais pas. En plus, ça m’effrayait au plus au point d’avoir un jour la bouche cousue. Comment aurais-je fait pour manger ?

Ingrit m’a conseillé d’amener mes tableaux préférés à mon procès, c’est ce que les gens font en général. Ils apportent les plus beaux échantillons de ce qu’ils ont fait pendant leur inactivité dans l’espoir que ça les sauve. Parfois oui. Parfois non. Mais ça vaut le coup.

Je rentre ensuite chez moi, et je passe le reste de la semaine à choisir mes tableaux préférés parmi les milliers que j’ai peint. C’est marrant, il y a une forte tendance verte et noire. Pourtant ces deux couleurs réunies ressemblent un peu à du pourri. C’est la couleur des marécages et de la crasse sous les ongles d’orteils. Je m’en fiche, j’aime bien sur une toile. À chaque fois, j’ai l’impression de pouvoir plonger dans la profondeur de l’image. Le vert profond. Le noir profond. J’ai envie de m’y baigner, parce que le bleu est tellement ennuyeux. Le bleu, c’est plat, comme les œufs. À moins qu’il soit vraiment profond. Je pense que j’aime surtout la profondeur, en fait.

Je décide alors de choisir tous mes tableaux les plus profonds. Comme ça, je pourrai engloutir tout le tribunal dans mon tableau. Je pourrai les ensevelir sous mes couleurs, les perdre dans mon monde. Peut-être faudrait-il que je les prévienne pour qu’ils prennent des petits cailloux blancs, pour retrouver leur chemin ?

• • •

« En ce dix-sept novembre de l’année en cours, la Cour Supérieure juge l’inactivité des individus suivants : Vigor Mashkul, cinquante-six ans, inactif depuis dix ans, un mois et neuf jours. Ilda Karov, vingt-huit ans, inactive depuis neuf ans, dix mois et treize jours. Mathes Tommson, vingt-cinq ans, inactif depuis sept ans, huit mois et seize jours. Jules Tyrho, dix-neuf ans, inactif depuis douze ans et vingt-quatre jours. »

Les formalités sont d’un ennui. J’ai l’impression d’entendre un texte en sépia. Les heures et les minutes passent sans que l’atmosphère se débrouille. On dirait un tableau impressionniste. Les gens sont flous, les murs sont mous. Je pense même qu’ils sont fous. Surtout le Juge.

Vient enfin mon tour. Parmi les trois accusés, seul le milliardaire, Tommson, a réussi à s’en sortir. En même temps, sa sculpture était vraiment bien. C’était la seule partie de l’image qui était décodée, alors j’ai apprécié. Le Juge s’adresse à moi comme il l’a fait avec tout le monde, il présente les faits, il pose des questions et a toujours l’air sceptique. Il me demande enfin si j’ai quelque chose a ajouter et là je me marre et lui réponds : « Oui, dix-neuf ans environ. »

Là, j’aurais voulu que tous mes tableaux tombent du ciel comme les feuilles d’un arbre en automne. Ils aurait encore plus fait les gros yeux. À la place, Ingrit, qui était venue au procès à la fois pour sa fille et pour moi, fit tomber les draps de mes toiles exposées sur les côtés de la salle. Tout le monde se leva pour les voir, une à une. On se serait cru au vernissage d’une nouvelle collection de Warhol. Les gens parlaient entre eux, échangeaient, et riaient.

Puis le Juge frappa très fort avec son marteau pour montrer que c’était lui qui avait les plus grosses. Il annonça, qu’au regard de la qualité de mes tableaux, je pouvais être gracié du chef d’accusation « inactivité injustifié ». Hourras dans la salle, on est venu me serrer la main, on m’a félicité et même remercié pour le spectacle.

Cependant, le Juge, maintenant devenu aussi rouge que les fesses d’un babouin, continua en criant très fort que j’étais inculpé pour « insubordination », au vu de mon attitude au tribunal. Une cacophonie s’éleva alors dans la salle, comme quand un orchestre accorde ses instruments. Un homme hurla alors, intimant aux autres de se taire. Il avait une canne et un long manteau mais paraissait très jeune. Il avait aussi l’air très riche.

Il s’adressa directement au juge en l’insultant copieusement et proposa de se tenir garant pour moi en sa qualité de nouveau producteur. Je serai sous sa tutelle et il m’aidera à faire connaître mes œuvres. Le Juge n’a pas le choix et la salle est en liesse. Je remercie l’homme du fond du cœur et je me demande qui a installé ces lumières autour de lui pour qu’il brille comme dans les films. Tout le monde est heureux et sourit. L’atmosphère s’est précisée, tout n’est plus flou et apparemment, tout le monde n’est pas fou.

— Meseer

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